Quand la science pratique l’arnaque

Le Covid19 est l’occasion d’une véritable guerre médiatique entre différents scientifiques soutenus par des « pro » et des « anti »… et on entend diverses accusations fuser de part et d’autre. Les uns présenteraient des résultats trompeurs, les autres seraient à la solde de richissimes laboratoires… Les discours deviennent si opposés qu’on en vient à se demander s’il n’y aurait pas un peu de triche d’un côté ou de l’autre. Car, oui, comme partout, il y a des tricheurs dans le monde de la science, et ça vaut vraiment la peine de s’y intéresser.

Quelques cas de fraudes célèbres

Jan Hendrik Schön, le petit génie de la science et de la fraude

Jan Hendrik Schön faisait figure de véritable pépite dans le milieu de la recherche en physique appliquée. Recruté par les prestigieux laboratoires Bell avant même la fin de son doctorat, il étonne par son génie et sa force de travail : il obtiendra ainsi une publication scientifique par semaine durant la seule année 2001. Ses recherches sont d’autant plus frappantes qu’elles touchent à des domaines concurrentiels : nanotechnologies, supraconductivité et même l’électronique moléculaire. Elles lui valent différentes récompenses et plusieurs publications dans les prestigieuses revues Nature et Science.

Mais de nombreux chercheurs commencent à s’étonner que personne ne reproduise les résultats des expériences de Schön. On en vient à douter de ses données quand une chercheuse constate deux courbes étrangement similaires dans des articles relatant des tests différents. Après enquête, un comité scientifique établira le caractère frauduleux de plusieurs de ses publications : Schön inventait tout simplement les données dont il avait besoin !

Cyril Burt : l’éminent chercheur était un fraudeur

Cyril Burt était un psychologue spécialisé dans l’étude du QI et des facteurs favorisant l’intelligence. Il se rendit notamment célèbre pour ses recherches sur des vrais jumeaux séparés à la naissance. Celles-ci semblaient en effet démontrer un caractère essentiellement génétique à l’intelligence des individus. Sa renommée était alors telle qu’il eut une influence décisive dans la politique de l’éducation au Royaume Uni.

Peu de temps après sa mort, on découvrit que toutes les données de ses recherches avaient été détruites. Par ailleurs, des statistiques de plusieurs de ses publications semblaient étrangement identiques tout en étant assez différentes des résultats des autres chercheurs du domaine. On découvrit finalement que Burt avait fabriqué de toute pièce plusieurs de ses données et avait même publié des travaux au nom de collaboratrices qui n’étaient que le fruit de son imagination !

Andrew Wakefield et l’affaire du vaccin contre la rougeole

Chirurgien et chercheur respecté, Andrew Wakefield se fit connaître pour une publication dans le journal de référence « The Lancet ». Celle-ci montrait un lien entre la vaccination « ROR » (rougeole-oreillon-rubéole) et l’autisme. Cette publication fut abondamment commentée et mena notamment à une chute de la vaccination des enfants en Grande-Bretagne et à une résurgence de la rougeole.

Néanmoins, quelques années plus tard, il fut démontré que les données de Wakefield étaient en grande parties truquées et que les problèmes le concernant ne s’arrêtaient pas là. Il avait par exemple des conflits d’intérêt non déclarés avec ses recherches ou encore le fait d’avoir fait subir aux enfants étudiés des examens pénibles non nécessaires et sans autorisation. Déchu de son droit d’exercer la médecine, il continua malgré tout son militantisme anti-vaccins aux USA qui finirent par connaître une grande épidémie rougeole en 2017…

Louis Pasteur et la mort du petit Jules Rouyer

Déçu de certains résultats de son vaccin contre la rage, Louis Pasteur a cherché à rendre sa formule plus efficace en passant à un traitement plus intensif. C’est ainsi qu’il traita le jeune Jules Rouyer qui mourut de la rage 24 jours après l’injection. Accusée par la famille, l’équipe de vaccination indiqua que la mort était sans rapport avec le vaccin. Le médecin légiste qui examina le corps préféra alors faire un rapport frauduleux indiquant qu’il n’était pas mort de la rage… de peur de nuire aux travaux des équipes de Pasteur !

Plusieurs autres cas conduiront par la suite Pasteur à renoncer à cette forme de traitement. Quelques années plus tard, une autre formule de vaccin sera mise au point par Fermi en Italie qui s’avérera deux fois plus efficace. Encore prisonnière de l’icône qu’est devenu Pasteur, la France sera la dernière à passer à cette formule bien des années après les autres.

Le « FFP », trio maléfique de la science

L’expression « FFP » désigne les 3 fraudes les plus graves dans le monde scientifique : la fabrication, la falsification et le plagiat.

La fabrication de données

Les cas les plus emblématiques de fraude de la science contiennent souvent cet ingrédient : il s’agit de fabriquer de toute pièce les données nécessaires à démontrer la découverte. Il peut s’agir de chiffres (comme dans les cas de Wakefield ou de Burt mentionnés plus haut), mais cela peut être plus spectaculaire :

La « découverte » du chaînon manquant entre l’homme et le singe en Angleterre en fut un bel exemple. Les ossements retrouvés étaient en fait un assemblage d’ossement humains et d’orang-outang artificiellement vieillis à la lime et à l’aide d’un traitement chimique !

L’histoire est plus folle encore avec l’archéologue japonais Shinichi Fujimura. Il découvrit pendant plusieurs années des vestiges humains exceptionnellement vieux au Japon… jusqu’à ce qu’une équipe de journalistes ne le filme à son insu en train d’enterrer lui-même ce qui sera sa dernière « découverte ».

La falsification

La falsification consiste à arranger un peu les données expérimentales obtenues pour leur faire dire des choses qu’elles ne disaient pas forcément. Pour cela plusieurs méthodes sont possibles.

  • Ecarter des données qui ne vont pas dans le bon sens sous des prétextes divers
  • Reproduire l’expérience un grand nombre de fois jusqu’à obtenir les données souhaitées
  • Fausser volontairement l’expérience en traitant différemment certains échantillons de données
  • Retoucher une image pour qu’elle présente une apparence plus conforme à ce qu’on souhaite

Des méthodes statistiques et des logiciels aident désormais à détecter ce genre de fraude… mais les méthodes des tricheurs s’améliorent également !

Le plagiat

S’approprier le travail des autres est une pratique qui peut sembler condamnée d’avance. Cependant, la grande diversité des publications scientifiques dans différentes langues permet régulièrement de passer sous les radars. Heureusement, des logiciels de détection du plagiat ont fait leur apparition et permettent de mieux identifier ce type de fraude.

Le monde scientifique connaît aussi une forme particulière du plagiat : l’auto-plagiat. Il s’agit de publier différentes versions d’un même article dans différentes revues pour « booster » artificiellement son nombre de publications.

Des fraudes moins graves, mais plus insidieuses

Les signatures et publications de complaisance

Les publications sont devenues pour beaucoup de scientifiques un élément fondamental pour leur carrière. A tel point que l’on emploie régulièrement l’expression « publiez ou périssez » à ce sujet. La course à la publication a donc abouti à tout un tas de petites combines plus ou moins répandues.

Parmi celles-ci, on trouve les signatures de complaisance. C’est à dire que lorsque quelqu’un mène un projet de recherche, il va inclure en tant que co-auteurs des gens qui n’ont pas ou peu participé à la publication correspondante. Typiquement, des amis qui vous ont rendu un service (par exemple en vous incluant comme co-auteur dans un article) ou le patron de votre unité de recherche bénéficieront de cette aide de votre part… de manière plus ou moins spontanée !

Autre méthode du même genre : la publication de complaisance. Vous devez absolument publier quelque chose mais vous n’êtes pas certain que votre dernier papier sera accepté ? Faites appel à un copain qui est au comité éditorial d’une petite revue ! Ou encore mieux : entrez au comité éditorial d’une revue où vous pourrez échanger une publication contre une autre…

Ce genre de pratiques aboutit à des choses absurdes avec des articles ayant jusqu’à une vingtaine de co-auteurs ou des directeurs de recherche ayant un nombre de publications inhumain à leur actif ! Les notions de nombre de publications, de citations ou même de facteur d’impact perdent alors complètement leur sens.

Chasse aux fantômes

Même si elle n’est pas toujours incluse dans la liste des fraudes scientifiques, le « ghostwriting » est bien une arnaque. Imaginez : vous êtes un industriel et une de vos équipes de recherche a trouvé quelque chose d’intéressant concernant un de vos produits. Comment faire en sorte que cette découverte soit reconnue dans le monde de la science ? Faites signer un grand nom ! L’article tout fait renforcera sa notoriété sans qu’il n’ait eu à fournir le moindre effort.

Autre type d’apparition fantomatique : les publications influencées par des chercheurs qui restent dans l’ombre. En effet, pour ne pas avoir l’air d’être le seul à défendre une théorie, quoi de mieux que de faire faire une expérience à des amis chercheurs ? Éventuellement, en les encadrant discrètement, ils pourront reproduire vos résultats et ainsi confirmer votre approche.

Petits arrangements statistiques

Des chercheurs en psychologie sociale ont exposé 4 techniques qui, superposées, peuvent arranger la majorité des expériences pour qu’elles démontrent quelque chose sans avoir à falsifier les données :

  • mener l’expérience 2 fois et ne garder que celle qui présente les « meilleures » données
  • ajouter des participants à l’expérience jusqu’à obtenir des données jugées intéressantes
  • étudier un nombre important de variables et ne garder que celles qui semblent montrer quelque chose
  • passer sous silence une des conditions expérimentales de l’étude

Sans avoir conscience de vraiment frauder, ce genre de petits arrangements peut vous aider à publier quelque chose d’intéressant quand la pression monte…

Détecter la fraude scientifique sans être spécialiste ?

Il peut sembler difficile pour un non-spécialiste d’avoir un avis sur une publication scientifique donnée. Il y a pourtant un ensemble d’indices qui peuvent vous mettre sur la piste :

  • personne ne parvient à reproduire les résultats de la publication
  • la publication présente des problèmes méthodologiques importants
  • l’équipe à l’origine de la publication est connue pour avoir des problèmes déontologiques
  • la découverte semble particulièrement extraordinaire et/ou très médiatisée
  • des éléments de l’étude ne sont pas disponibles ou disparaissent

Evidemment, une ou plusieurs de ces conditions ne suffisent pas à caractériser une fraude… Mais plus les points s’accumulent, plus cela devrait nous conduire à être méfiant. Tout comme dans n’importe quelle arnaque en réalité !

19 réponses

  1. Zebulon92 dit :

    Superbe article ! Merci 😉

  2. proton dit :

    MERCI MERCI, je suis entièrement d’accord avec cet article. Bonne continuation

  3. Thomas dit :

    Super intéressant! Merci et bonne continuation!

  4. Rouy Gérard dit :

    Merci, très intéressant !

  5. cielo dit :

    Super et merci pour votre article depuis que je me suis fait arnaquer mon re’flexe est d’aller sur votre site systématiquement.

  6. Botturi Bernard dit :

    Merci mais parmi les grandes arnaques de l’histoire, vous avez oublié de signaler Sigmund Freud qui a systématiquement falsifié ses études, ses cas cliniques qui a plagié des auteurs comme Pierre Janet ou Edouard Hartmann…

  7. Camille Decourcy dit :

    la première arnaque sur le covid 19 en France, a été de faire vouloir passer le professeur Raoult pour un loufoque, prétentieux et incapable….

  8. WARRANT Marie-josé dit :

    Merci beaucoup pour vos renseignements précieux. J’ai partagé à tous mes contacts car je constate que pas mal de personnes se laissent avoir et panique lors de certains articles montés de toutes pièces. Je vous souhaite un bon après-midi. Prenez soin de vous.

  9. de vérozet dit :

    superbe article et tellement réaliste ! méfiante depuis longtemps j’ai toujours essayé de comprendre ce qui animait ces tricheurs à part l’argent, il y a aussi la notoriété avec un égo surdimensionné

  10. Belouineau dit :

    Un article formidable qui mérite d’être félicité au plus haut point !!! souvenez vous de l’histoire de Clair Cameron Patterson et sa lutte contre le plomb !!!
    https://fr.wikipedia.org/wiki/Clair_Patterson

  11. Stéphane Mattmann dit :

    Plutôt bien complet. Félicitations

  12. Stéphane Mattmann dit :

    Article bien intéressant et assez complet. Bon travail, bien garder son esprit critique

  13. Filomene Martins dit :

    il faut se méfier de tout et de tous c’est un monde perdu faire confiance a qui a quoi?

  14. Wassel Bousmaha dit :

    Très bon article ! Il y a juste une petite coquille qui s’est glissée : « ainsi confirmer ainsi »

  15. Poujol Rost mathias dit :

    Outch sujet sensible.

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